JARDINS OUVRIERS

 

Quatre petits tableaux de Michel ABDOU ont accroché mon regard et me sont allés droit au cœur. J’éprouve une certaine attirance mêlée de tendresse envers  ces jardins potagers dits « ouvriers » où l’on vient se délasser en grattant son coin de terre, où par-dessus une haie de framboisiers on échange des plants de tomates en refaisant le monde,  où foisonne la vie sous toutes ses formes, où comme des enfants, on se réfugie dans sa cabane secrète en tôle et  planches, baptisée de fonds de pots de peinture pour un petit moment de paix avec soi-même… Facile ensuite d’imaginer dans ces lieux la convivialité, le partage et ce lien à la terre si bienfaisant à l’être humain pris dans la tourmente d’un monde un peu fou. De là à faire parler deux jardiniers il n’y a qu’un pas dans la terre…

 

- B’jour

- Hé salut, beau temps, hein ?

- Ouais, mais il a bien plu ces jours-ci, les réserves d’eau débordent et l’herbe en a bien profité.

- C’est sûr, va pas falloir attendre pour couper ou ce sera la jungle.

- Je m’y mets maintenant ; enfin si le roto fil veut bien démarrer. Tout l’hiver dans la cabane, il va peut-être rechigner à la tâche celui-là.

- Bah, si tu n’y arrives pas, je te prêterai le mien ; il marche au poil ! Aujourd’hui, je passe la grelinette sur le lopin de terre. Je couperai l’herbe plus tard.

- Tu plantes déjà, c’est pas trop tôt ?

- Ca dépend pour quoi ; radis, carottes, tu peux déjà les semer à condition de les protéger avec un voile. Sinon, tu peux aussi faire de la fève ou du petit pois ; ça ne craint pas les dernières gelées.

- Les petits pois, c’est fameux ; je vais en semer mais il faut que j’aille acheter des graines.

- T’embêtes pas, j’en ai ; ça t’intéresse ?

- Oui, mais je ne veux pas t’en priver.

- Mais non, t’inquiètes, il m’en reste un demi paquet qui sera périmé l’année prochaine. On partage, ça me fait plaisir.

- T’es vraiment sympa, toi !

- Bah, tu sais, on fonctionne tous comme ça ici. On voit bien que t’es pas là depuis longtemps.

- Un an à peu près.

- Ah déjà ! Faut venir nous voir, parler, demander et surtout ne pas rester dans ton coin.

- Merci, c’est chouette.

- Et puis, c’est à charge de revanche. Tiens regarde la cabane du René, la rouge avec la réserve d’eau bleue, elle a souffert cet hiver, une tôle est tombée. C’est pas le René à 80 ans avec ses vertiges qui va la remonter. Un de ces quatre, on va tous s’y mettre et redonner un bon coup de peinture. Tu seras des nôtres ?

- Sans problème ; tu me dis quand et je viens.

- Ok. Faut que je voie avec les autres avant. La semaine prochaine, j’apporterai des plants de salades ; bien de trop pour moi et ma femme. J’en donne à droite et à gauche ; des petites Rougettes de Montpelliers toutes craquantes, un vrai délice ; t’en veux ?

- Ma foi, oui ! En fait, je n’ai pas trop d’expériences en jardinage. L’an dernier, j’ai plutôt raté mon coup ; beaucoup de pluie, trop d’herbe, le mildiou et les limaces qui ont tout dévoré… Je suis un peu découragé, mais je ne voudrai pas utiliser de chimie.

- Dans notre coin, on n’en met pas. Je vais te dire une chose, mon gars, nous, on a plein d’astuces naturelles qu’on se partage pour éviter les invasions de bestioles et les maladies, même si tout n’est pas écrit dans les livres. On rigole souvent de ce qu’on peut mettre en place parce que des fois, ça foire ! C’est pas grave, on recommence en testant un autre truc. Et puis, avec les autres, on cultive dans le même esprit, en faire le moins possible et tu verras, ça donne de beaux résultats quand même. Faut bien prendre le temps de regarder ce qui pousse autour d’un p’tit verre, n’est-ce-pas ?... Mais c’était pas comme ça avant.

- Avant quoi ?

- Avant de rencontrer la Sorcière !

- La Sorcière, tu dis ; oh, c’est qui ?

- T’as du l’apercevoir ! On l’appelle la Sorcière pour la mettre en boîte ; en fait son vrai nom c’est Mathilde. C’est grâce à elle cette bonne ambiance, le partage et tout ça. Elle nous a ensorcelés ! Mais bon, c’est une histoire un peu longue pour tout de suite. On se met au boulot d’abord et dans deux heures, je t’invite à ma cabane prendre un petit noir et je te raconterai.

Deux heures plus tard.

- T’as bien avancé avec ton herbe.

- c’est sûr ; après, je retournerai la terre avant de planter ; tu fais comment, toi avec ta grelinette ?

- En fait, la terre et tout ce qu’elle contient de vie, tu lui fiches la paix. Tu ne la retournes pas. C’est mieux pour elle et pour ton dos. Avec mon engin, je me contente de l’aérer. C’est la Sorcière qui nous a mis au pas car avant, je ne te dis pas, le motoculteur et la chimie, ça y allait.

- Alors, oui, au fait, raconte ; j’ai hâte de connaître cette histoire.

- Du sucre avec le café, une part de cake ?

- Merci, c’est bon.

- Bah voilà ; il y a quatre ans, on a vu débarquer une fille assez mignonne, 35/40 ans, très coquette, enfin pas le genre qui va au jardin. Elle a commencé par repeindre sa cabane avec des couleurs vives, puis à installer un transat, un parasol et une table. Et là, on s’est tous regardé, le sourire en coin : celle-là, elle n’allait pas faire long feu ici ! Les parcelles sont faites pour cultiver des légumes, pas trop pour s’y prélasser. Puis elle a fait plein de trucs étranges ; elle a étalé des cartons partout et par-dessus des couches de végétaux divers sur une belle hauteur, a aussi apporté des bottes de paille et je te le donne en mille, s’est mise à planter dedans et sur ses tas de débris. Je peux te dire qu’on a commencé à bien rigoler. Après, elle n’a plus fait grand-chose, à part se balader sur le chemin du halage, revenir avec des paniers de plantes sauvages et préparer des mixtures qui sentaient la ferme dont elle arrosait ses plantations.  Mais elle venait tous les jours pour voir pousser ses légumes et ses fleurs qu’elle avait  mélangé ensemble. Elle chantonnait, jouait des airs de danses au violon, écrivait, dessinait, fabriquait des petites décos qu’elle plantait et accrochait partout : tuteurs, étiquettes, nichoirs, hôtel à insectes, épouvantail et j’en passe. On ne se parlait pas beaucoup, juste un bonjour qui répondait au sien, toujours joyeux. Mais bon, le temps des récoltes  arrivait et la cigale allait se trouver fort dépourvue quand la bise serait venue… Enfin, c’est ce que tous ses voisins croyaient, moi le premier, quoique, certains commençaient à douter en voyant ce qui pouvait se voir : des citrouilles de toutes sortes bien rebondies, des haricots jaunes, verts, violets en cascades, des tomates en grappes et des légumes bien fournis mais inconnus au bataillon. Et quand elle sortit de ses tas et de sa paille, carottes, oignons, navets et pommes de terre, ben là, on a arrêté de rigoler, nous qui nous échinions à ras le sol. Pas de doute, elle avait des pouvoirs magiques.

Alors, on a voulu en savoir plus. Elle nous a sciés avec tout ce qu’elle savait. Pont de magie là-dedans, des connaissances certes, mais surtout du bon sens, de la créativité à revendre et une dose de bonne humeur. Petit à petit, tout autour d’elle, on s’est mis à l’imiter et lui demander conseil. Depuis, on vient là beaucoup plus souvent qu’avant alors qu’on y travaille beaucoup moins, parce qu’on s’y amuse comme des gamins. D’ailleurs chaque dernier samedi du mois, on fait une petite fête chez elle. Chacun apporte un truc à boire ou à manger, une histoire à raconter ou à lire, un air de musique à jouer quand on sait le faire et voilà, c’est le paradis ! Mathilde, c’est  notre sorcière bien-aimée ; je crois bien qu’on est tous un peu amoureux d’elle. Tu viendras, samedi prochain ?

- C’est tentant ; je ferai un clafoutis et j’apporterai mon harmonica, enfin… je joue comme ça.

- waouh, super ! Allez, on trinque !

 

Dominique Brossard

 

 

Paul marchait à pas lents sur le sentier forestier. Il les comptait presque. L’odeur du sous-bois emplissait ses narines et il la savourait longuement. Il avait l’habitude de marcher dans cette forêt. Il y marchait depuis de longues années et il la connaissait quasiment par cœur. Dans sa jeunesse, il y avait gravé des cœurs justement, sur l’écorce des arbres. A plusieurs reprises, les initiales avaient changé au fil des jeunes filles qui tour à tour l’avaient charmé. Paul avait été un cœur d’artichaut. Il avait fait pleurer les filles et elles le lui avaient bien rendu. Les années avaient passé et il était resté seul. En avait-il souffert ? Pas vraiment. C’était un solitaire dans l’âme, plus amoureux des arbres et des oiseaux que des jupons en dentelle dont trop souvent il s’était fait des mouchoirs. D’ailleurs, les jupons n’étaient plus de saison. Les femmes, aujourd’hui, optaient pour le pantalon. Le jean. Elles étaient devenues de petits hommes. Quant aux mouchoirs, ils étaient pour la plupart en papier et on les jetait après usage tout comme les partenaires devenus indésirables.

Il tourna soudain sur la droite et, d’un pas plus vif, se dirigea tout droit vers la petite rivière qui cascadait et rebondissait sur les pierres avec un bruit de verre que l’on fait chanter du bout des doigts. Du moins, c’était toujours l’image qui lui venait à l’idée lorsqu’il s’asseyait en tailleur entre deux roches, au plus près de l’eau que, comme les enfants, il s’efforçait de capturer entre ses doigts. Il restait là des heures à méditer dans un silence absolu, ou plutôt plongé dans la multitude des bruitages forestiers.

Il lui arrivait d’apercevoir un hérisson ou un faon qui cassait brutalement sa course tout près de lui et le fixait un court moment, le cœur battant, avant de filer comme le vent dans une autre direction. Jusqu’ici, il avait toujours évité la meute de sangliers qui galopaient volontiers dans le secteur, labourant les bas-côtés des chemins. Qu’aurait-il fait face à eux ? Il n’y pensait même pas.

Comme à regret, il finissait toujours par reprendre le chemin du bercail. Ses jambes croisées s’étiraient l’une après l’autre et il reprenait pied entre les pierres, puis sur la terre dénudée du chemin. Son pas redevenait lent jusqu’aux jardins ouvriers dont il appréciait la transformation d’un jour à l’autre, échangeant quelques mots ou conversant franchement avec les jardiniers au travail. Il repartait parfois –souvent- avec un bouquet ou une brassée de légumes, quelquefois une recette de cuisine ou un secret de jardinier qu’il utilisait souvent pour son propre compte.

Il regretta l’absence de son chien qui, régulièrement, partageait ses promenades, la truffe au ras du sol tandis qu’il courait en haletant dans un sens, puis dans un autre. Ce jour-là, il n’était manifestement pas disposé à le suivre. C’était son droit de chien, le plus absolu. Il ne tarderait plus à le retrouver maintenant. Déjà, au loin, il apercevait de délicats éclats de lumière, flirtant étroitement avec les pavés et façades de la ville. De là où il se trouvait, les immeubles lui paraissaient déchirés, effilochés, comme s’ils étaient en papier ou en carton. Après sa totale immersion dans la nature, la ville n’avait plus pour lui la moindre réalité.

Elisabeth Le Borgne